mercredi 11 juin 2008

Lupta Curcanilor !

Highslide JS



Je vivrai à la campagne !

Élevée en appartement, j’en garde des séquelles irréversibles: une jambe plus courte que l’autre à force de courir en rond autour de la table, le souci permanent de faire trop de bruit - « hé, les enfants, les voisins!» - une endurance lamentable - le chrono à la main, notre frère nous entraînait ma sœur et moi au 4 mètres haies dans le couloir - et enfin un savoir médiocre sur la faune et la flore de nos régions. Un pigeon s’est bien posé une fois sur le rebord de notre fenêtre. Balthazar, notre chat persan a réussi le vendredi 21 juin 1991 à choper un hanneton sur le balcon. Jusqu'à la fin de ses jours j’ai vu briller dans ses moustaches «la gloire de mon chat». Cependant, un hurlement général l’a probablement convaincu de ne jamais réitérer un tel exploit. Heureusement, notre grand-mère avait une maison. Une maison au cœur de Nancy, soit, mais une maison avec un potager et quelques arbres fruitiers. Des fleurs au printemps pour cacher les œufs de Pâques, des étés pour ramasser fruits et baies, des feux d’automnes après la taille et la terre endormie sous les gelées hivernales. Des moments inoubliables de bonheur, grâce à ce petit bout de terrain urbain. C’est de ces journées passées avec ma grand-mère qu’est né mon amour pour la nature et le désir de vivre un jour à la campagne.
Mon attachement pour la Roumanie vient aussi de là. Mon premier voyage, dès la frontière passée, je voyais s'animer les histoires contées par ma grand-mère devant mes yeux. Les charrettes, les vaches, les oies sur la route, les travaux dans les champs, les enfants qui jouent dehors, une fraîcheur pittoresque et colorée, le rythme de la vie en somme.
C’est dans ce havre intemporel que je bâtirai ma maison! C’était décidé. Des poules pour les œufs, une vache pour le lait, un cheval à brosser, un chien pour aboyer, des chats par milliers… J’y mettrai toute la panoplie du fermier qui se respecte! Dès lors, je profiterai de mes promenades au cœur des campagnes roumaines pour effectuer des observations poussées sur les travaux des champs, les activités pastorales, l’élevage des volailles et du bétail et les tâches quotidiennes de la maison. Si je voulais endosser le costume du véritable «gospodar» (maître de maison), les occupations rurales ne devraient plus avoir de secret pour moi! Seulement voilà... Quand un jour, poursuivant mes études de terrain, j’entrai dans la cour arrière de la maison où gambadent habituellement poules, pintades et autres volailles, le traumatisme se produisit. Mon doux rêve bucolique, mes tendres oiseaux au pennage bigarré picorant joyeusement maïs et jeunes pousses: un peu loin des réalités. Déluge de plumes et piaillements stridents, deux monstres aux serres aiguisées se livraient un duel. Un remake de Matrix, version roumaine ou un combat digne du Secret des poignards volants. Deux monstrueux dindons aux puissantes jambes crochetées bondissaient dans les airs, pirouettaient sur eux même, ripaient sur les murets et dans un désir ardent de meurtre, se jetaient, becs béants, crêtes en arrière, sur l’adversaire. Eclair de lucidité ou instinct de survie, je refermai promptement le portail de bois? Un peu plus et le coup était pour moi! Une horreur!
Et pourtant, pour accéder au statut mythique de «gospodar», impossible de faire "soft". Ne pas procéder à l’égorgement annuel du cochon ou pire encore (je venais de l’apprendre) à l’élevage de dindons sanguinaires. Faire sans, c’était courir le risque de passer, dans tout le village, pour une touriste de bas étage! Résignée, je pris alors la décision de quitter les vastes plaines de l’Ouest pour gagner les Carpates. Les caprins et les ovins apprécient ses vertes collines et le relief n’est pas propice à la culture des céréales… et qui dit «pas de céréales !» dit aussi «pas de grosses volailles!».
Je tiens pourtant à rendre hommage, à travers cette illustration, aux «curcani» (dindons) roumains qui restent, pour moi, une image forte de mes séjours dans le pays. Avec le temps, j’ai appris à mieux les connaître et même à les trouver marrants. Quand ils commencent à se disputer trop méchamment, il ‘‘suffit’’ d’en choper un et de «le mettre au coin» dans le poulailler. Après un temps de réflexion forcée, leur petite tête résignée, on les laisse repartir picorer gentiment chacun de leur côté...
Dans les campagnes roumaines, nous pouvons observer, dans une large mesure, une répartition sexuelle des tâches, doublée d’une répartition spatiale. L’espace de travail des hommes se trouve le plus souvent «à l’extérieur» c’est à dire au-delà de la maison et celui des femmes essentiellement «à l’intérieur» du foyer, la cour augmentant cet espace. Nourrir les volailles, précieusement cantonnées dans la cour derrière la maison, ou traire les vaches, une fois rentrées à l’étable, fait habituellement partis des tâches féminines. Ces occupations sont aussi souvent dévolues aux grands-mères qui restent la journée sur place. En effet, l’organisation familiale en Roumanie est généralement verticale. Sous un même toit vivent le couple «gospodar» et «gospodină», leurs enfants et les grands-parents paternels. Le reste de la famille n'est jamais bien loin : «Tante Cornelia est aussi ma voisine et oncle Costaş habite en bas à coté de l'école... ». Les parents partis travailler en ville, les jeunes enfants restent le plus souvent au village et sont élevés par les grands-parents et la famille élargie. Comme les petits poussins qui grandissent dans le cercle sécurisant de la basse-cour, pour bien pousser, restez ‘‘groupiert’’ !
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vendredi 6 juin 2008

Une question de hauteur...

«Il y a au milieu même de la paix (et par conséquent au milieu même de la guerre) de formidables combats dans lesquels ont est seul engagé et dont le tumulte est silence pour le reste du monde. On n’a plus besoin d’océans terrestres et de monstres valables pour tous ; on a ses propres océans et ses monstres personnels »


Jean Giono, pour saluer Melville.


Highslide JS


E
mbarqué sur une coquille de noix, une plume pour simple gouvernail, la mer est grosse et les lames menaçantes. Sous le rafiot, profondeurs cireuses infinies.
Au-dessus, rouleaux de nuages noirs obscurs. Retenu au cœur de la tempête, elle fulmine et gronde en vous. Néant glacé sous vos pieds, épaisseur filandreuse au dessus de votre tête. Comment gagner un havre de paix? Suffocante situation quand même le vide qui est en vous roule et bourdonne…

Soudain, une ‘‘vague scélérate’’ vous propulse vers des hauteurs vertigineuses. Vous grimpez sans cesse, happé par la masse cotonneuse. Un vent glacé vous fouette le visage mais vous apercevez une percée nacrée. L’ascension continue mais se fait désormais plus calme. Vous avez traversé depuis longtemps la masse brumeuse.
Vu d’ici, il ne s’agit plus que d’une fine vapeur, minuscule point nuageux d'une immensité transparente. Léger comme une bulle de savon, vous flottez sur des nuées roses pailletées. La descente est douce et sereine. Vous voyez venir la terre. Sur un camaïeu pastel, de fines gouttelettes brillent comme autant d'éclats de diamants…

Comme qui soudain crie «Euréka!», hantée par «mes propres océans et mes propres monstres», je pointe le ciel pour clamer: «Je vole contempler ces petites choses de tout là-haut!»


Highslide JS

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lundi 2 juin 2008

Ciobanul-cu-caprele

Highslide JS


Pe munte …


Si j’avais été un garçon, j’aurais été berger! Comme cinquante pourcent des adolescents, j’ai moi aussi, un jour, nourrit le rêve de me retirer dans les montages pour y élever des chèvres ou des moutons, habiter dans une cahute de bois, et apprendre à vivre en harmonie avec la Nature… Cependant, il est toujours préférable, avant de se lancer, de mettre en pratique les belles théories. Une expérience très courte de quatre jours dans un cabanon au cœur des Carpates, peut d’ailleurs remettre rapidement les idées en place…

Le premier jour, bien sûr, vous faites le malin. Les bras croisés derrière la tête, une herbe au coin des lèvres, vous pensez, persifleur : « Et dire qu’en bas, il y a des fous qui se stressent toute la journée au bureau !!! »


Le deuxième jour, les yeux quelque peu boursouflés, vous êtes réveillé part le froid à six heures du matin. Cependant, pas mécontent d’être là au beau milieu des montagnes, vous vous étirez en admirant le paysage: «Et dire qu’à cette heure de la journée, il y a des cinglés qui s’énervent dans les embouteillages ».

Le troisième jour, profitant d’une éclaircie entre deux averses, vous vous promenez d’un pas exagérément enjoué en vous répétant: «Et dire qu’il y a des gens qui vivent dans des cités bétonnées … ». Quand en fin de journée, vous vous exclamez pour la 25ème fois : «Qu’est-ce que c’est beau !!! » on pourrait presque croire que vous cherchez à vous convaincre… Puis arrive le fatidique quatrième jour.

En fin de matinée, terrassé par l’ennui, vous décidez de partir en promenade à la découverte de nouveaux sentiers. Un brin d'inconscience. Vous choisissez l’itinéraire de gauche après la cascade. C’est celui qui mène au premier village. Vous vous abusez en vous racontant que vous trouverez sans doute un petit chemin vous permettant de faire la boucle, mais les yeux écarquillés (il faut dire que ça fait trois nuits que vous dormez à peine), les oreilles grandes ouvertes et les narines dilatées, vous êtes à l’affût du moindre mouvement, du plus petit bruit, d’une odeur, même, qui pourrait vous indiquer la présence d’âme qui vive. Echanger un sourire, un mot, une phrase et puis même, si on insiste, cracher sur les montagnes... mais surtout le faire à deux !!!! A cette pensée, vous accélérez sensiblement le pas. Et puis enfin, longeant un ruisseau, rencontre providentielle, vous tombez sur une petite vieille qui remplit sa gourde. Vous n’êtes pas encore arrivé à sa hauteur qu’elle commence à marmonner quelques paroles. Vous n’avez pas très bien entendu et le «roumain des montagnes» semble plutôt différent de celui que vous avez appris à l’Université… Cependant, la grand-mère s’agite en montrant le ciel qui s’obscurcit, vous en déduisez que le sujet doit porter sur le temps. Vous vous ressaisissez alors et baragouinez quelques mots à votre tour mais, anxieux, vous attendez les conséquences de votre réplique. La grand-mère vous regarde un peu perplexe, mais après un court silence, reprend la conversation avec le même entrain. Vous voilà soulagé. Votre réponse devait tout de même tenir la route. Il vous semble maintenant qu’elle parle d’une fête religieuse qui doit se tenir aujourd’hui au village. Malheureusement pour vous, l’accentuation de sa phrase indique qu’elle vous adresse désormais une question … Le problème c’est que vous n’avez pas tout à fait saisi cette question… Le trop facile «da, da » (oui…oui) ne pourra, ce coup-là, pas vous sauver. Vous sentez bien qu’il faut, cette fois-ci, lui fournir une réponse un peu plus élaborée… Un peu paniqué (mais vous ne montrez rien) vous essayez de visualiser mentalement le calendrier orthodoxe : « Quel foutu Saint Patron peut-on bien célébrer à cette époque de l’année ? » Vous tentez alors le tout pour le tout et sortez un truc… un truc sans doute terrifiant pour une petite vieille venue remplir sa gourde au ruisseau. Elle ouvre grand les yeux, se signe trois fois et trace la route.

J’abrège, en précisant que le clou final est prévu pour le soir. Parvenu au village, détrempé, vous vous offrez le luxe d’aller prendre un Coca au bistro (il vous restait justement trois pièces dans la poche, que vous imaginiez symboliques au départ) et même d’aller aux toilettes. Malheureusement (ou heureusement) vous croisez votre image dans un petit miroir cloué sur la porte des W.C. Les sourcils en broussailles, les cheveux en bataille, c’est un peu le remake de Gorilles dans la brume. A force de copiner avec ses monstrueux singes, Dian Fossey avait fini par leur ressembler. Quatre jours dans les montagnes, et vous, c'est au Yéti... Non seulement ce séjour n’a duré que très peu de temps mais en plus de ça, vous n’aviez pas la responsabilité de stupides chèvres ou moutons qui n’écoutent rien. Résigné et épuisé vous achèverez cette expérience en déclarant : «Après tout, berger, ce n’est un boulot de bonnes femmes !!! » Vous renforcerez vos conclusions, en repensant à Baba Dochia qui voulant changer l’ordre naturel des choses est restée pétrifiée sur les sommets !!! (rf : billet Baba Dochia)

Employant, à bon escient, le conditionnel passé, je reprends donc: «Si j’avais été un garçon, j’aurais été berger !!! ». Mais pas n’importe quel berger, un véritable «Cioban» comme celui que vous voyez sur l’illustration. Appuyé sur son bâton, il n’a pas bougé depuis des heures. Impassible, il observe son troupeau qui, frénétique, arrache les premières herbes tendres du printemps. Telle une «Căpiţă» (tas, meule de foin), accoutré de sa peau de mouton «Blană», les froids mordants et les pluies diluviennes, qui en montagne vous surprennent même en été, ne le feront pas se cambrer d’un iota.

Avril est arrivé. Soucieux, on lève les yeux vers le ciel. Un temps froid et sec à cette période de l’année, annoncerait la misère. Mais cette fois-ci, Avril est clément. On poursuit les semailles de printemps, on clôture les terrains cultivés, on organise les troupeaux et les moutons sont tondus avant la montée dans les montagnes. Enfin on rafistole les abris où le bétail s’abritera des chaleurs estivales et des pluies torrentielles.

Le Calendrier pastoral annonce l’approche de la «Sângiorz» (St George), et les jeunes garçons allument le «Feu Vivant» «Focul Viu» dans les maisons ou dans les bergeries où les animaux viendront paître tout au lond de l'été. Traditionnellement, du bois et un bout de champignon (ganoderme) «Iască» serviront à allumer le Feu Magique dont la fumée purifiera les animaux pour les protéger des malheurs et des «Strigoii» (revenants). Une vache, une brebis ou une chèvre qui ne donne plus de lait a peut-être été la victime d’un «strigoi» venu «lui voler son abondance» («a fure mana») !!! Durant toute la période estivale, le «Feu Vivant» sera entretenu avec soin et jamais il ne devra s’éteindre. Il répand dans son halo chance et protection: auprès de lui, rien de mauvais ne peut vous arriver. De ses précieuses cendres, certains bergers savent encore préparer des remèdes pour soigner les animaux mais aussi les hommes.

Depuis des millénaires, on célèbre, «Sângiorz» (calendirer religieux :Sf Georghe ), le 23 avril, un mois après l’équinoxe de printemps. Il est le détenteur des clefs du ciel qui en libérant le soleil fait venir l’été. Ce n’est qu’à cette date, les agneaux une fois sevrés, que les bergers partiront avec leurs troupeaux dans la montagne. Ils y resteront jusqu’à la fin de la saison, marquée par «Sâmedru » (calendrier religieux : Sf Dimitru), Saint patron de l’hiver pastoral, le 26 octobre. Chaque jour, il faut traire les animaux, administrer les soins nécessaires à leur bonne santé et préparer les produits laitiers à la «stână» (bergerie). Il ne faut pas négliger ces braves petits ovins et caprins, qui durant «l’été stérile» offrent aux hommes un rendement maximum.

Le soir venu, les bêtes rassemblées, restent sous l’œil attentif du vaillant «berger roumain des Carpates». Son propriétaire, s’autorisera peut-être à quitter un instant son mutisme légendaire et vous racontera comment son fidèle compagnon s’est une fois battu contre l’ours. Tous les chiens de garde l’ont au moins une fois croisé, à croire qu’il s’agit d’un critère de sélection pour la race ‘‘carpatine’’ !

La saison s’achève et le berger passe ses dernières nuits à la belle étoile. Au milieu des flammes cuisent les boules de polenta («bulzi») fourrées au fromage, de brebis, bien sûr. Un petit verre ou deux de «ţuică» aidera à faire passer le tout: les «bulzi» et la nuit.

Le jour à peine levé, la descente des troupeaux marquant la fin de l’été est déjà amorcée. Quand, après une bonne journée de marche, le berger atteint son village où tous les habitants se sont rassemblés pour l’accueillir, il n’est pas peu fier. Cependant, feignant l’indifférence, son regard reste droit et il mène ses animaux avec maestria. Cette année, les bêtes ont donné du lait en abondance et reviennent après leur saison au grand air dans une forme olympique. Bâton en main, sa peau de mouton sur l’épaule, son chapeau vissé sur la tête, vous le voyez arriver sur ses trois jambes. Dans ses yeux toujours plissés à force de guetter ses brebis, vous verrez luire encore les vertes pâtures, danser les grandes herbes, briller les nuits étoilées et scintiller le «Feu Vivant»: «Focul Viu».



samedi 31 mai 2008

Essais Albums : Les Fous du Dada...

Exergue:

Je n'en suis qu'à mes premiers billets et je recycle déjà de vieux trucs… Lancée dans un grand ménage de printemps, j’ai retrouvé sous mon lit - oui c'est le souk - un dossier qu'on nous avait demandé de réaliser ma sœur et moi pour une U.E «Lecture Jeunesse». Les étudiants inscrits devaient créer un album pour enfants et un journal de bord présentant les différentes étapes de sa réalisation. Rassurez-vous, je vous épargnerai le «journal de bord», un truc totalement inutile mais qui fait frétiller étrangement tous les profs. Mon Blog étant dédié à l’illustration, je me disais que ce travail pouvait y trouver sa place. Après tout, c'est moi qui commande ici!

Amoureuses des animaux et passionnées par les chevaux (on ne peut pas avoir que des qualités...), ma sœur et moi étions d’accord sur un point: ça parlera de bourrins! Tels les frères Le Nain, absorbées par l’ouvrage, nous parlementions tard dans la nuit sur la couleur d’une robe ou sur la courbe d’une haridelle. Quinze jours barricadées dans notre chambre, rebaptisée «l’Atelier», nous n'en ressortîmes qu'une fois l'œuvre achevée. Un jour, les mûrs en tremblent encore, la porte de l’Atelier s’ouvrit dans un fracas proportionnel à notre triomphe. Les blouses tachetées de mille couleurs, les chevalets renversés, le pinceau derrière l’oreille, nous exhibions fièrement notre pastiche du "Vilain petit canard". Avant de vous laisser juger la qualité de l'entreprise, je tiens préalablement à m’excuser auprès des inconditionnels de Hans Christian Andersen. Cependant, je serai déçue, avec cette tripotée de canassons, de ne pas émouvoir, même si cela ne va pas jusqu'aux larmes, quelques fous du dada !



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mercredi 28 mai 2008

Hermangarde

Une matinée d’été…

Sur les bancs vermoulus, devant les chaumières, on ne s’attarda guère, ce soir-là. Habituellement, surtout à cette époque de l’année où les journées sont les plus longues, ces sièges de fortune peuvent être le lieu de paroles animées, de discussions décisives ou encore de silences réconfortants et partagés. Dès la fin de l’après-midi, des troupes de gros cumulus avaient amorcées leur incursion lente et inexorable et les travaux de fauchage avaient été écourtés. La chaleur accablante n’avait d’ailleurs pas permis un bon rendement et c’est sans grande hésitation que les villageois avaient pris la décision de rentrer. L’attente dans les chaumières sombres et sans air se vivait assez péniblement. On restait planté sur le seuil des maisons en jetant des regards dubitatifs vers le ciel et en interpellant celui ou celle qui se pressait avant l’orage. Comme les pastels que l’on étale avec le doigt, le ciel présentait un crémeux mélange de gris perle et de rose que des rayons teintaient encore à quelques endroits de reflets nacrés.
Le soleil se dissipa totalement, le camaïeu de gris s’assombrit et la nuit tomba. Les portes étaient restées ouvertes. On espérait un petit courant d’air qui chasserait cette étouffante moiteur. Du sol, montait l’odeur entêtante de la terre sèche et du bois chauffé au soleil. Tout quémandait cette pluie qui ne venait pas. Quelques éclairs faisaient parfois apparaître la scène qui se tramait plus haut. Les gros nuages, roulaient et grondaient dans le ciel noir, poursuivant leur intimidante parade. Tout restait en latence, contenu. On devinait l’éclatement probable mais les heures passaient et rien ne se produisait. On désespérait à ne voir jamais arriver l’issu salvatrice. Passé juste à côté…

Dans les deux pavillons à terrasses balustrées du premier étage, les baies vitrées étaient restées ouvertes. A l’intérieur, les chandelles brûlaient encore et les rideaux de mousseline tirés repoussaient les insectes charmés par la lumière. Sous les pas nerveux d'Hermangarde, grinçaient les lames vernissées du vaste salon . Elle sortit un instant sur le balcon et les draperies de la fenêtre s’enroulèrent dans les plis de sa robe vert malachite. Pourquoi voulait-on la retenir à l’intérieur? Il ne pleuvait toujours pas. Dans la bastide tout le monde semblait dormir et Hermangarde était plus accablée par ce profond silence que par la chaleur de cette nuit d’été. Elle avait hâte que le temps passe, que cet orage éclate enfin et que le jour arrive. Elle avait pris sa décision mais il lui fallait d’abord rédiger cette lettre, poser sur le papier le fouillis de ses pensées. Le temps était comme suspendu, abasourdie par un flux incessant de pensées, il lui faillait trouver les mots qui feraient repartir l’engrenage. Elle tournait donc depuis des heures dans ces coulisses d'arrière-scène où se préparent et se répètent les dialogues qui font de nous les pantins de nos jeux diurnes.

C’est quand l’orage avait enfin éclaté et que la pluie apaisante avait commencé à tomber que son esprit s’était délivré. Hermangarde s’assoupit dans le grand fauteuil de velours doré. Les ondées et les lourdes averses se succédaient maintenant sans discontinuer...
Quand elle ouvrit ses yeux de jade, une douce fraîcheur régnait dans la pièce. La lumière opale du début de matinée donnait aux objets familiers de la pièce un aspect différent, comme si tout était propre et neuf. Hermangarde ne s’était pas encore redressée, affalée dans le siège du coquet boudoir, elle entendit que l’on commençait à s’afférer au rez-de-chaussée. Elle sourit de contentement. La maison revivait.
Elle tira les draperies des fenêtres et passa sur la terrasse. Le jardinier, toujours très matinal, s’assurait que l’orage de cette nuit n’avait rien endommagé dans le parc. Les graviers blancs des allées luisaient sous les premiers rayons de soleil et une domestique essuyait les chaises de fer forgé laissées la veille sous les tilleuls. Grand-mère prendra son petit déjeuner dehors et tout devait être prêt quand elle se réveillera.
Sur le secrétaire, la lettre était déjà pliée dans l’enveloppe, il ne restait qu’à la cacheter. Hermangarde, souriante, pris la missive et se dirigea vers la porte qui menait au grand escalier central de la maison. Avant de quitter le salon, elle se retourna et observa la vaste pièce. Comme le calme de cette douce matinée pouvait contraster avec les ardeurs de la nuit. Les bruits, l’odeur, les couleurs, tout avait changé. Elle se sentait apaisée. Légère, elle dévalait l’escalier, sa lettre dans la main. Elle se sentait sereine et satisfaite. Tous les transports de cette nuit étaient désormais posés sur la lisse et blanche page que contenait la petite enveloppe

Pour ceux qui se posent la question : pourquoi Hermangarde, sur l’illustration, a troqué sa robe de velours vert canard pour un habit de noble garçon, je pourrais éventuellement donner cette réponse: une émotion est toujours à la base de mes dessins. Cette fois-ci, il s’agit d’une «impression joyeuse» ressentie après la visualisation de la pièce "Le Souper" de Jean-Claude Brisville. La scène se déroule à Paris le 6 juillet 1815 après l’abdication de Napoléon 1er, à la veille du retour de Louis XVIII sur le trône. Lors d’un souper succulent de rhétorique, Maurice Talleyrand et Joseph Fouché s’interrogent sur la nature du gouvernement à donner à la France. Fouché pense qu’il faut revenir à la République. Pour Talleyrand, il faut restaurer les Bourbons.
A l’issu d’une nuit de réflexion, sa petite enveloppe pleine d’une solution, j’imagine qu'Hermangarde fut envahie par le sentiment joyeux que procure la résolution orageuse d'un problème épineux. Quoi de plus naturel alors que de lui offrir ce costume de gentilhomme ?


Highslide JS

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dimanche 25 mai 2008

Acasa

Highslide JS



Confinée dans une boule de verre, courte journée d’hiver, quand le ciel cotonneux, descend sur la terre… Et puis vers le soir, les fils gris perlés du cocon hivernal se sont teintés de bleu puis enfin dissipés. A cette heure, la lune se perd dans une immensité glacée et silencieuse. On observe avec émotion l’arrivée des derniers flocons sur terre. Ils ont sans doute hésité avant de faire le grand saut et préféré descendre, l’affluence de l’après-midi dissipée. Si certains, pour avancer, ont besoin de sentir monter en eux l’ivresse de la foule, d’autres, plus pausé, préfèrent prendre seuls le grand envol persuadés que le choix leur appartenait pleinement. Ils arrivent, les voilà les derniers courageux. Ils semblent venir d'un monde si lointain. Petites bulles échappées des nues où montées des abysses selon la position dans laquelle on secoue la boule.

C’est au sein de ce décor, qu'on peut apprécier toute la gaieté de cette petite pièce. Cette unique pièce. Pas d’exigence pour cette grand-mère roumaine: une maison «monocellulaire». Bien plus commode à chauffer. Une table et deux chaises de bois, un lit-divan mais, s’il-vous-plaît, recouvert de la traditionnelle couverture de laine, ingrédient indispensable entrant dans la dote. Les bûches sont régulièrement enfournées dans le «Soba», sur le feu fricote la «mămăligă», et des petites tasses, l’odeur suave de la «ţuică» monte encore, témoin nuageux d’un récent emplissage. C’est qu’à cette époque, elle se fait douce. Versez là dans l’«ibric», ajoutez une bonne cuillère de sucre, tournez sur le poêle. Patientez un peu, si vous n'êtes pas trop préssés, jusqu’à ce qu’elle tiédisse. Les visites sont fréquentes durant ces longues soirées qui précèdent les fêtes de fin d'année et il n'est pas besoin de chercher bien loin un prétexte pour qu'on vous serve un petit verre réconfortant. Maux de tête, rages de dents, lutte contre un mauvais «courant», la « ţuică » est la vraie et seule panacée! Sur l’épais manteau de neige, petits pas de fourmis, sentiers bleus givrés fils d'Ariane qui unit tous les foyers. On chemine de maison en maison, à l'intérieur, un petit air de flûte, on répète les chants pour Noël. Élément important de ces processions, négocier le temps des bouchers. La St «Ignat» approche et les braves petits cochons vont bientôt se faire égorger. Comment envisager les réjouissances festives autour d’une table couverte de cochonnailles et renoncer au sacrifice de nos petits porcelets? Depuis l’été, ils ont été bichonnés et rien ne leur a été refusé : promenades, toilettage et repas de choix. On va jusqu'à faire bouillir sur le feu, les épis de maïs et les petites pommes de terres pour les rendre plus tendres sous leurs dents. Et puis comme le montre l'illustration, pourquoi ne pas leur accorder un petit somme sur l’oreiller? Il faut choyer ceux qui seront bientôt les rois de la fête !

Je termine ce billet, en rassurant les âmes sensibles. Le brave petit cochon qui dort sur le divan de notre petite grand-mère sera bien entendu épargné. Depuis le temps qu’ils sont amis, impossible pour elle de lui faire un coup pareil !