mardi 25 novembre 2008

Le Garde-manger

« Zut, j’ai oublié les clefs ! ». Le garage est ouvert. Je peux tout de même accéder à la cave. Mais, pour le reste, tartines, confitures, petits biscuits et mélisse, il faudra attendre que mamie rentre. Se terrer comme un rat dans la cave deux heures durant alors que des trombes d’eau s'abattent dehors, c’est l’idée de joyeux bavardages autour d’un thé fumant qui me fait tenir… Après tout, je n'avais qu'à pas oublier ces clefs !

Je m’assois sur l’escalier. Les coudes sur les genoux, j’observe autour de moi. Cette pièce devrait m’être familière. J’y passe chaque fois que je descends au jardin. Mais en fait, j’y passe mais m’y arrête rarement. Je descends prendre parfois une bouteille de vin, une boîte de petits pois ou je remonte un litre de lait quand mamie accepte que je lui rende service, mais toujours au pas de course.
Cette villégiature forcée me donne enfin l’occasion de profiter de ce secteur négligé avec tous ses objets qui dorment dans la pénombre, méprisés.

A même le sol, filets d’oignons, pommes de terre et sacs de carottes, les réserves sont prêtes pour tout un hiver de soupes. J’imagine déjà les fenêtres embuées et la cocotte-minute sifflant vers cinq heures du soir. Joyeux vacarme d’un après-midi d’hiver qui puise sa matière dans cette caverne d'Ali Baba bien achalandée.

Sur les étagères: caisses à outils, boîtes à vis et planchettes de bois. Rangement maniaque: ‘’chaque chose a une place et chaque chose à sa place’’. Du plus petit jusqu’au plus grand, les clous sont parfaitement triés. Marteaux, scies et pinces multiples sont rangés dans une ancienne caisse de vins de Bordeaux. Comment imaginer nos mercredis d’antan et ses ateliers ‘’travaux manuels’’, si mamie ne maîtrisait pas parfaitement le ‘’secteur bricolage’’ de la cave ?

Sous l’escalier, un magot de pirates. Cagettes pleines de grosses pépites. Elles sont un peu fripées mais feront de merveilleuses compotes ou ''tartes Tatin''. Si le rituel ''lancer de quartiers de pommes devant la télé en regardant Colombo'' pouvait se perpétuer, c’est d’abord parce que mamie prend soin d’enrichir régulièrement le jardin fruitier de cette cave parfumée.

Et puis le garde-manger en bois gris-bleuté. Moi qui avais la prétention de connaître la maison dans ses moindres recoins. Je m’en veux terriblement de n’avoir jamais, lors de mes fouilles hebdomadaires, accordé plus d’attention à cette armoire magique. Des paniers en osier, indispensables quand les épiceries de quartier vivaient encore, sont entreposés au dessus du meuble poussiéreux. A l’heure des "Lidle", "Auchan" et autres supermarchés, on ne les sort guère plus que pour aller aux champignons.


Je me lève et tourne la clef. Le bois a joué avec l’humidité. Je dois un peu forcer sur les portes qui grincent. Ouvrir ce ‘’garde-manger’’, c’est un peu comme ouvrir un coffre à bijoux. Perles vernissées et émaux de verre, bocaux de fruits et pots de confiture. Tous scintillent comme des pierres précieuses. Gelées de framboises et de groseilles, confiture de mirabelles ou de fraises … elles sont rangées par couleur et par année. Bocaux de prunes et de cerises … il y a eu des amateurs, la réserve est déjà bien entamée.

Soudain, j’entends des pas. Mamie rentre avec son ''cadi'' à courses. Je referme promptement les portes du ‘’garde-confiture’’, le trésor doit paraître inviolé!
J’éteins la lumière avant de remonter et de "toquer" à la porte. Tout s’apaise dans l’obscurité de cette cave qui s’endort …

Je continue à venir prendre une bouteille de vin, une boîte de petits pois ou je remonte un litre de lait … toujours au pas de course. Pourtant, lors de mes passages en coup de vent, je prends désormais une seconde avant de refermer la porte. Rotation furieuse de la soupape et effluves de poireaux, coups de marteaux sur planches de bois, vapeurs caramélisées, parfums sucrés et acidulés, perles de cristal et vernis scintillants … une seconde pour que s’anime à nouveau les trésors de cette caverne merveilleuse.



Highslide JS


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vendredi 7 novembre 2008

Înmormântare

Highslide JS



Pourquoi depuis ce matin, vois-je donc déambuler devant ma fenêtre des petites grand-mères, «basma»1 bien noué su la tête et gilet de laine noire sur le dos? Agitées, volubiles, décidées, rien ne semble capable de barrer leur route. Telles des fourmis opiniâtres, elles véhiculent dans leur migration une multitude d’objets hétéroclites.
En ethnologue avisé, impossible de laisser ce «pourquoi» en suspens... Je me chausse rapidement et enfile mon manteau. Aux aguets, je repère rapidement une proie. En queue de troupeau, une petite vieille, chargée d’un lourd «ceaun»2 et d’un encombrant fagot de bois, traîne le pas: plus propice à la capture que les autres, elle me mènera sans doute au lieu de cette transhumance...

Furtivement, je la suis. Nous descendons au centre du village, traversons le pont de la rivière, puis remontons quelques mètres l’autre versant. Je ne tarde guère ici à retrouver le gros de la troupe. Tous vêtus de noir, des villageois s’agglomèrent autour d'une maison. Sans attendre son tour, mon guide "à la marmite" fend la foule et entre dans la petite demeure en bois. La porte ouverte permet aux gens restés dehors d’assister à l’office qui est donné en ses murs. D’une voix grave, sans perdre souffle, le Pope psalmodie la liturgie propre à signer le grand départ.

Paré de sa toge dorée, nimbé d'un nuage d’encens, il sort enfin majestueusement du logis suivi d’un impressionnant cortège portant étendards, croix scintillantes, couronnes fleuries et arbre mortuaire décoré de bonbons, gâteaux et morceaux de chiffons. Voilà finalement, le roi de la fête qui apparaît: un homme bleu, raide comme la mort, trônant dans un cercueil ouvert gracieusement orné de fleurs. Moi qui viens d’une contrée où la mort est devenue taboue, face à mon premier cadavre, je sens mes jambes flageoler... Encore tout à mon émotion, je me laisse docilement happer par le cortège. Avant de laisser la maison, on brise un vase sur le sol.

Posé sur une charrette tractée par une frêle haridelle, l’homme, en fait un peu verdâtre à mieux y voir, sautille, hop, hop, dans son cercueil …Que Dieu me pardonne, mais un rire nerveux manque de m’étouffer. Cette brave bourrique parfaitement inconsciente du convoi macabre qu'elle tracte avec son bondissant défunt qui ne peut être que satisfait de cette ultime promenade: la "vie" des hommes et son lot de surprises !

Fort heureusement, cette envie de rire passe rapidement. Je suis serrée de près par trois étranges femmes. Ce n’est pas le moment de ralentir le pas. Des pleureuses !
Vêtues de noir de la tête aux pieds, elles gémissent, les bras levés au ciel. Elles enfouissent leurs hurlements de désespoir dans leurs mains crispées. S’il arrive que leur lamentations faiblissent, elles font mine alors de tomber. Leurs voisins, impassibles, les redressent sans un mot. Souffrent-elles autant qu’il y parait? Sont-elles payées pour s'adonner à ces outrances? Le secret restera scellé.

Inflexible, le cortège continue. Arrivé au cœur du village, une pluie métallique s'abat: on lance des pièces de monnaie par-dessus son épaule. Les enfants se précipitent pour s'en remplir les poches. Il est temps de rejoindre le cimetière.
Frêles lumières blotties dans de petits pots de verre. Toutes les tombes sont illuminées. Le cercueil est descendu en terre. Bouquet de fleurs, chapeau et paires de chaussures, une poignée de terre et enfin quelques pelletées complémentaires: le défunt est enterré.
Après les pièces de monnaie, on sort maintenant les billets. L’argent recolté sera donné «aux plus pauvres», et les bonbons qui décoraient les branches, distribués aux enfants.

Surtout, n’oubliez pas de décrocher une serviette nouée sur les couronnes ou sur l’arbre rituel. Les pièces que vous y trouverez devront être dépensées pour le mort!
Avant de quitter le cimetière, prenez un verre de vin ou de «ţuică», quelques «colaci»3 et une part de «colivă »4. Ces mets offerts, petite collation sucrée en guise d’apéritif, vous les retrouverez durant la «pomană»5 qui réunit famille et proches dans une ambiance joyeuse pour un repas au mort …


« Délier, purifier, achever: dès la levée de la bière, la séparation des mondes s’organise autour de ces trois axes. Comme s’il fallait achever un travail que la mort n’avait pas encore mené à son terme. De la maison au cimetière, du cimetière à la maison, et tout au long des quarante jours qui suivent l’enterrement, progressivement, tous les ponts sont coupés entre le mort et les vivants. Il faut brouiller les pistes et l’obliger à s’engager sur son chemin sans retour»
C’est ainsi que traditionnellement et dans certaines régions, une fois le cercueil à l’extérieur de la maison, portes et fenêtres sont fermées ‘‘pour qu’il ne regarde pas derrière lui’’. Pots, verres ou assiettes, ainsi que tous les objets présentant une ouverture, sont retournés afin qu’un contenant ne puisse servir d’invite et abriter une âme qui tarderait à s’en aller »

« Il ne se passe pratiquement pas un dimanche sans qu’un tel office soit célébré, ce qui explique sans doute aussi l’acceptation de l’idée de la mort à laquelle on s’habitue dès sa plus tendre enfance. Les enfants, le dimanche, sont friands de cette colivă dont le goût enchante, mais aucun d’entre eux ne le dégusterait en ignorant longtemps, qu’il accomplit en même temps un acte rituel »6

1 Basma : foulard, fichu
2 Ceaun : marmite en fonte
3 Colaci : petits pains rituels
4 Colivă : gâteau de gruau bouilli
5 Pomana : repas funéraire
6 Ioanna Andreesco, Mihaela Bacou, Mourir à l’ombre des Carpathes, Payot, Paris, 1986

vendredi 12 septembre 2008

Le Maître des Hibiscus

Highslide JS

Je vous ai déjà parlé du vaste Jardin d'Aliquando? Et bien, Hibiskos, le Maître des hibiscus était l'un de ses habitants. Il n'était pas le jardinier le plus âgé du parc, mais sa grande expérience et son savoir encyclopédique sur les hibiscus faisaient de lui un personnage très respecté dans le pays. Il était, lui aussi, considéré comme l'un des grimoires d'Aliquando.
D'attitude calme et posée, Maître Hibiskos était l'une des rares personnes dont Guimauve, la licorne la plus farouche du jardin, acceptait la compagnie. Le vieillard n'était pas très bavard mais il vous accueillait toujours avec un petit regard pétillant plus chaleureux qu'une salutation formelle.
Guimauve aimait gambader et paître dans la vallée des hibiscus. A l'image de son propriétaire, à l'humeur douce et constante, l'atmosphère du lieu était calme et reposante.
Les gestes du vieux jardiner étaient précis et son sens de l'observation aigüe. Ce matin-là, silencieux il scruta l'horizon puis se baissant avec souplesse, il palpa la terre. Il était temps que la pluie arrive.
Jamais il ne se trompait quant aux soins à prodiguer à ses plantes chéries. Avec les années, il avait appris à les connaître parfaitement et à anticiper leurs moindres besoins. Entre feuilles et pétales, vous l'auriez confondu avec l'une d'entre elles, tant il pensait hibiscus.
Infatigable, le vieil Hibiskos arpentait son vaste domaine et observait attentivement alentour. Les mains derrière le dos, il pointa son visage vers les cieux. Un sourire de bonheur arrondit sa moustache. Il se figea alors dans sa posture emblématique. Seuls ceux qui le connaissaient vraiment, comme notre fougueux petit poney à la robe gentiane, l'entendaient à ce moment chanter subtilement sous son chapeau. Dans ses yeux, milles éclats multicolores. Telle une tige, il se balançait désormais imperceptiblement au gré du vent. La danse de la floraison commençait son ballet ...

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lundi 8 septembre 2008

În preajma mortului

Highslide JS



«Tu veux voir ce qui se passe à l’intérieur? ». Pas le temps de répondre, on me fourre dans la pièce et la porte se referme promptement derrière moi. Dans cette petite chambre à l'arrière de la maison règne un chaleureux désordre: couronnes végétales, bouquets de fleurs fraîches, piles de serviettes éponge et bouts de chiffons, pâte à «colaci»1, marmite bouillonnante, braises dans le poêle. Fond sonore de rires et verbiages enjoués. Mon intrusion ne paraît nullement perturber le comité de joyeuses bavardes qui s’est réuni dans la demeure du défunt. Mieux, je semble tomber à pic. On a besoin d’une personne pour statuer: "La «colivă»2 est-elle assez citronnée ?".

Comment juger sans point de repère? Si dans ce pays tout le monde est sensé connaître le goût adéquat de ce ‘’gruau’’ rituel, il s’agit cependant pour moi de ma première «colivă». Que diantre, je dois assurer! Ne pas laisser passer la chance de pouvoir me rendre utile dans cette société et peut-être, briser mon image d’occidentale empotée. Je m’encourage et me persuade que chez «le français», l'art culinaire est inné. Trop ou pas assez citronnée, je ne peux pas me tromper. Feignant l’attitude sûre et détendue du connaisseur, je prends une cuillerée de la dite «colivă». Un mélange suave de noix et de blé à la douceur de miel et de vanille agrémentée d'une touche subtile d’agrume. Si la «colivă» n’existait pas, A.Ducasse l'aurait inventée! Je tranche: «C’est parfait ! ».

Première phase initiative remplie. Celles ayant trait aux rituels mortuaires vont venir: entourée d'un comité de grand-mères, je vais participer à « priveghe mortului»3. Trois jours et trois nuits durant lesquels le défunt ne doit pas rester seul à la maison. Reste une journée de veillée avant la levée du corps. Dans le petit salon, les meubles ont été déménagés. Seuls, un divan et deux fauteuils, sont restés le long du mur pour accueillir les ‘’veilleuses’’.

Sur une planche surélevée, au milieu de la pièce, trône notre défunt confortablement emmitouflé dans un linceul. Sa tête est appuyée sur un joli oreiller brodé. Serein, Il repose dans un cercle de verdure et de fleurs dans une lumière accueillante. Une petite bougie plantée dans un tas de «mǎlai»4 a été allumée à la tête du mort. Elle devra briller jusqu'à ce que ce dernier soit enterré. On m'explique que, dans certaines régions, on fabrique parfois une bougie qui doit avoir la taille du défunt.

Tout sourire, une petite grand-mère vêtue de noir, m’invite à m’asseoir à ses côtés. Passer la nuit avec un mort... une situation que j'imaginais particulièrement angoissante! Cependant, au risque de vous surprendre, la compagnie des petites veilleuses et de leur mort reste l’un des souvenirs les plus joyeux de mes aventures roumaines. Une nuit pleine de vie!


L'une des petites vieilles commençe à m'expliquer la préparation du mort.

Il faut d'abord le laver. Mais pas avec n'importe quelle eau! Avec «apǎ neînceputǎ»5, c'est à dire de l'eau puisée tôt le matin avant que quiconque ne se soit servi. Il est possible d'ajouter des plantes fortement parfumées comme de la menthe ou du basilic. Le mort est ensuite habillé avec des vêtements neufs et enfin maquillé. C'est également au cours de cette dernière étape que l'on colle les paupière et la bouche du défunt pour être sûr qu'elles resteront fermées.

Hors contexte, cette explication concernant le ''collage''pourrait paraître un peu rude. Cependant, à écouter le discours du comité des veilleuses, les choses semblaient tout à fait simples et naturelles. On louait la finesse du maquillage: le mort paraissait tout à fait vivant. La ''maquilleuse'' s'enquit tout de même du fait de savoir si elle n'avait pas trop forcé sur la colle? Fou rire des petites vieilles avant de vite rassurer l'artiste: "Tout est parfait". La nuit se poursuivit peuplée d'anecdotes diverses du temps où notre mort était encore vivant. On riait puis on s'attristait un peu avant de repartir de plus belle. A la fin d'une histoire particulièrement drôle, la sœur du défunt se leva pour lui prendre la main et l'embrasser. Les yeux humides, elle le regardait en souriant.

Le lendemain, quand le mort quitta sa maison pour son dernier voyage jusqu'au cimetière, cette pénible étape paru arriver naturellement. Trois jours et trois nuits à le veiller, à parler avec lui et à se remémorer les moments qui firent sa vie. Son départ semblait désormais accepté. Dans un cortège de parents, d'amis et de fleurs, le mort prit pour la dernière fois le chemin principal du village qu'il avait tant de fois emprunté de son vivant.

Cette nouvelle expérience roumaine, m'a permis, une fois encore, de comprendre toute l'importance sociale et psychologique des rituels, et notamment des rites funéraires d'une société.


« A la fin du 19e siècle, en Roumanie, Simion Florea Marian, consacre un ouvrage volumineux aux pratiques funéraires populaires en usage dans ce pays7. Ce recueil de pratiques s'imposait: à cette époque , la société roumaine profondément agricole ou pastorale selon les régions, se présentait encore comme une société de type traditionnel où la mort était assimilée à un passage préparé et maîtrisé, dans un ailleurs indubitable. Dans ce contexte, la mort offrait une richesse rituelle depuis longtemps oubliée en Occident.

Un siècle plus tard, alors que de profondes modifications se sont déroulées dans cette partie de l'Europe, un tel ouvrage ne devrait plus avoir que la valeur d'un témoignage sur un passé révolu. Développement économique, industrialisation et urbanisation, création de nouvelles structures sociales, introduction d'une idéologie d'État omniprésente et la volonté d'une nouvelle représentation du monde fondée sur le matérialisme historique ... tous ces traits caractéristiques des sociétés occidentales pour certains et propres aux sociétés communistes pour d'autres nous laissent présumer du bouleversement des pratiques traditionnelles ainsi que de la vision du monde qu'elles supposent.

Et pourtant ... La validité et l'actualité de cet ouvrage demeurent étonnamment pertinentes, et créent la surprise d'un inattendu: on enterre encore les morts dans les Carpathes comme on le faisait au XIIe siècle, et l'on prépare encore leur voyage vers les régions obscures de l'au-delà comme les paysans roumains devaient sans doute le faire dix siècles plus tôt. »

«En Occident, le changement des mentalités et des croyances consécutif à l'évolution de la civilisation a eu pour effet de ''folclore'' la mort dans un espace de déni. Nous avons peu à peu relégué la mort dans les discours du médical, du démographique ou de cette fiction contemporaine que devient l'actualité, et nos morts dans les chambres froides de l'oblitération. La mort nous indispose: nous l'avons rendue tabou à force de la désacraliser. (...)

Et voici que ce nouveau tabou n'a pas obtenu l'audience prévisible dans une société qui se veut encore plus matérialiste que la nôtre.

Ce n'est donc pas le déni de la mort qui s'offre à notre regard en Roumanie, mais le modèle d'une mort encore maîtrisée, au sens traditionnel du terme, c'est à dire un sentiment non de rupture mais de passage, qui donne lieu tant à l'observation de rites complexes concernant les défunts, la communauté des vivants et celle des morts qu'à une vision élaborée de l'au-delà. Des pratiques complexes s'étendant sur plusieurs semaines et plusieurs cycles, assurent au défunt une intégration réussi dans le monde de l'au-delà et affermissent le groupe villageois dans la certitude que l'ordre naturel est de nouveau possible. »8


Alors que la société roumaine a su conserver la richesse de ses rites funéraires, la mort est devenue, dans nos société occidentales, un événement quasi clandestin. A la place d'une conduite collective, catharsis des conflits, des obsessions, des angoisses qui nous habitent, nous rejetons la catastrophe ''thanatique''. Cette attitude entraîne alors des conséquences psychiques très négatives pour notre quotidien.

Les rites funéraires doivent, en effet, permettre d'exprimer, de résorber et d'exorciser un traumatisme que provoque la perte d'un Être cher. Les chances d'une vie meilleure demandent sans doute l'acceptation sociale et existentielle de la mort.


1 colac : petit pain rituel.

2 colivă : ‘’gâteau’’ rituel généralement préparé à base de blé bouilli ou d’orge selon les régions.

3 priveghe mortului : veillée du mort

4lai : polenta

5 neînceput : litt. non entamée, pas commencé

7 Simion Florea Marian, Inmormântarea la Români, Bucureşti 1892

8 Ioanna Andreesco, Mihaela Bacou, Mourir à l'ombre des Carpathes, Payot, Paris, 1986

vendredi 5 septembre 2008

A Petit Frère, Grand Chevalier !

Highslide JSTête la première dans le tiroir, papier, gomme et crayons : en deux secondes tout est sorti. C'est presque devenu un rituel, une évidence, quand je passe les mercredis voir mon petit frère, cinq minutes, à peine, se sont écoulées depuis mon arrivée, qu'il me colle une feuille sous le nez :
« On se fait un p'tit dessin ? »

Les yeux en l'air, un crayon dans la bouche, on réfléchit :
- « Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire ... »
- « T'as trouvé ? »
- « Non pas encore et toi ? »

Pour ma part, tout le bestiaire de la création y est passé: girafe, chat, chien, cheval, canard et j'en passe, au fil des mercredis, j'ai épuisé tout mon sac à bestioles !

- « Elle va encore nous faire un hibou ou un mammouth ... » lance mon petit frère, les yeux fixés sur ma feuille

- « Et toi, tu vas nous faire un château ou un chevalier pour pas changer ... »

Ça commence généralement ainsi. Provoquer l'autre jusqu'à ce qu'il trouve ''LA'' nouvelle idée et quand il commence à dessiner:

« Tu fais quoi ? »
« J'te dis pas, pas le droit de regarder ! »

Mais cette fois-ci, adieu veau, vache, cochon, on venait de de me faire offense :

- « Bah, c'est sûr que toi, tu vas pas dessiner un chevalier ... »
- « Bah, pourquoi ? »
- « T'es une fille ! »

Le coup de Jarnac ! Jusqu'à ce jour, je pensais naïvement que moi, sa grande sœur, je ne rentrais pas dans la catégorie « des chigneuses qui savent seulement jouer à la poupée ». Il venait de me fourrer dans le sac! Je demandais donc sur le champ réparation. Je lui laissais le choix des armes, un crayon HB n°2 et la gomme ronde de mamie, mais j'imposais tout de même une condition : coloriage obligatoire!

Sans répit, on crayonna, gomma et coloria. A peine une pose tartine à la confiture et il fallait reprendre les armes! Quand la nuit commença à tomber en fin de journée, exténués, un cessez-le-feu fut convenu. Nos deux chevaliers posés sur la table de la cuisine, il fallait désormais juger.

Bien que j'avouais avoir jeté un coup d'œil ou deux sur son dessin pour la réalisation du casque et du château fort, mon petit frère me gratifia d'un «pas mal». Je sentais mon honneur se défroisser. Bien sûr, il fallait reconnaître que son chevalier était quinze fois mieux équipé pour le combat que le mien. Un casque qui protège le visage en entier, une armure complète des pieds jusqu'à la tête, une lance, une épée, un bouclier et même des fleurs à porté de main au cas où il croiserait le chemin d'une princesse ... Mais bon, j'étais tout de même assez fière de la barbe et des moustaches du mien!

Au final, nous avons décidé de réconcilier nos guerriers dans le même billet. Je vous laisse admirer nos chefs d'œuvre !

Vive les Mercredis dessin ! Vive Vincent !

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mardi 26 août 2008

Uşa urbană

Highslide JS


Retrouver cette première image. Revoir les choses
au travers d’un prisme déformant teinté de candeur…


La barrière s’est levée, les visages s'éclaircissent. On avait fini par ne plus y croire et pourtant nous voila enfin en Roumanie! Une bouteille d’eau de vie passe de siège en siège. On est à la maison! Silence de mort et tensions nerveuses sont restés à la frontière. Une agitation joviale règne désormais dans le bus bondé. On essuie la buée pour coller son nez à la fenêtre. Les yeux brillants, on observe le paysage que l’on avait ignoré jusqu'alors. Les choses ont-elles changé depuis la dernière fois? Reconnaît-on ce monde qui est le nôtre et va-t-il nous reconnaître? Sentiment que l'apprenti touriste ne peut, bien entendu, pas comprendre. Pourtant, une douce allégresse m'envahit, moi aussi.

*

Le bus fonce sur les routes défoncées au milieu d'étendues infinies grisâtres. Le ciel cotonneux de décembre commence à s'assombrir. On ne distinguera bientôt plus grand-chose. Texture de neige et de boue. Des chiens errants se disputent un sac de détritus. Le long de la nationale, silhouettes estompées, un groupe de femmes avance tête baissée. Imperturbables, elles ne s'inquiètent nullement des voitures qui les frôlent. De gros flocons tombent lentement entre chien et loup. Sur le bord des champs délaissés, se succèdent des panneaux publicitaires rouillés: Malboro, Smirnoff, Gin etc. Ici, la promotion de l’alcool et des cigarettes n’est pas prohibée!

*

A l’entrée des villes, enfilades de bâtiments délabrés construits sur le même modèle. Les petits balcons vitrés sur lesquels les gens entassent généralement objets divers et plantes vertes, servent éventuellement de garde-manger. A cette période de l'année, la ville s'est parée de guirlandes et enjolivures électriques pour les fêtes. Le matériel est un peu archaïque. Ça pendouille au-dessus des voitures et quelques ampoules sont grillées. Chacun y est allé de sa décoration. Petits kiosques à journaux, bars, places publiques ou grands magasins, tous les bâtiments de la ville doivent offrir un peu de lumière.

*

Et puis terminus, tout le monde descend ! Le bus s’arrête à proximité de la gare. Les deux pieds dans la neige, une sensation inoubliable m'envahit. Le doute, le doute d'une supercherie. Je me remémore le trajet. Les choses avaient peut-être basculé en sortant d'Autriche… En Hongrie, à moitié dans les vapes, j’avais déjà cru percevoir quelques bizarreries … Et puis, je m’étais endormie. Le réveil avait été un peu brutal. Les lumières s’étaient allumées dans le véhicule. Les passagers s'étaient mis à gesticuler. Les regards se croisaient. La pression montait. Il fallait montrer ses papiers. Assommée par les heures d’attente et influencée par le stress collectif, j'avais suivi le mouvement sans me poser de question. J’attendais, je ne sais quoi au milieu d'une foule d’inconnus. Le bus était reparti et le spectacle avait alors commencé. D’abord doucement, comme un réveil. Espaces vides infinis, des silhouettes qui se déchirent dans le soir... Je revois ces femmes emmitouflées dans leurs foulards. Sur l'un des visages, un regard malicieux... m’aurait-elle souri? Un clin d’œil? Un avertissement? Durant mon sommeil, le bus aurait-il emprunté un petit chemin épineux bordé de mûriers et de framboisiers?

*

Devant la gare , des femmes aux robes rouges et aux longues nattes tournent comme des fleurs. Elles proposent au passant des objets hétéroclites. Vieilles chaussures, ustensiles de cuisine usagés, bouteilles en plastique vides. A leurs pieds s’entassent de petits chiots dans une boîte en carton. Un homme entre dans la gare, une table accrochée dans le dos et une grosse scie rouillée sous le bras. Dans le hall, un vieux fait la queue au guichet. Il jette des regards anxieux sur son bagage laissé en retrait: des cages superposées dans lesquelles piaillent des volailles affolées. Et ces enfants qui courent à moitié nu dans la neige. Ils déposent devant la porte d’un magasin un cadavre de chien. Ils demanderont quelques pièces à la vendeuse pour la débarrasser de la dépouille. Sur le quai, deux personnes trinquent joyeusement une bouteille de «Murfatlar» à la main. Ils viennent de l'acheter dans l'un de ces petits kiosques que l'on trouve un peu partout et qui me deviendront familier par la suite. Bonbons, journaux, gâteaux apéritifs, cafés, «covrigi», graines de tournesols, briquets, croissants, allumettes, sodas, boissons alcoolisées etc. De véritables cavernes d’Ali Baba! Une envie de pop-corn vous surprend à trois heures du matin? Vous descendez dans la rue, vous faites tout au plus trente mètres et vous trouvez votre bonheur. Même de loin, vous reconnaîtrez facilement ces petits magasins préfabriqués aux mosaïques multicolores. Ils proposent en devanture tout un panel de cigarettes. Ne vous fiez pas aux apparences. Tristes cartes postales que les médias ont bien voulu nous envoyer de l'Est, les choses qui s'animent, dévoilent des secrets. Au fond de l'air vous entendrez siffler le tourbillon de la vie! Plus tard, j'apprendrai à me familiariser avec ces agglomérations. Dans certaines, même, des chantiers à l’abandon, des montagnes de déchets, des rues défoncées, des égouts qui débordent et la misère qui se traine. Et pourtant, privilège ou non de l’étranger candide, ce n’est pas ce qu'il retient.


Cette peinture, début XXIème, aux couleurs criardes, vous surprend d’abord par son ambiance burlesque et contrastée. Pans de modernité sur bases vétustes, nouvelles technologies et croyances ancestrales. Cette société à deux vitesses vous offre des situations parfois comiques, parfois attendrissantes, parfois déroutantes. Prenez un taxi. De la voiture dernier cri à la Dacia 1100, chapelets et pompons rouges au rétroviseur, icônes et Vierges en plastiques sur le tableau de bord. Une affiche indique que le port de la ceinture est désormais obligatoire mais le chauffeur, lui, ne l'a pas bouclée. Sur la nationale, coups de klaxon et accélérations fulgurantes, on double en trombe les charrettes. Chevaux lancés au grand galop ou bœufs placides, les automobilistes doivent slalomer. On passe devant une église, le chauffeur se signe trois fois puis injurie le piéton qui voulait traverser. Devant un McDo, un groupe de jeunes habillés à la dernière mode échangent leurs numéros de portables. Ils viennent sans doute de payer leur abonnement ou de recharger leur carte chez Connex, Orange ou Vodaphone. Sur le trottoir d’en face, des vieilles, bien au chaud dans leur vêtements de laine sont venues vendre au marché des plantes médicinales et aromatiques, des sacs de noix, des graines de tournesols et de citrouilles, des pommes de terres et des navets. Les grands supermarchés commencent à fleurir mais la «piaţă» garde tout de même une place centrale dans les petites villes.

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Et les Rroms ? Au début, j’étais intriguée par ces femmes aux jupes bariolées qui braillent dans les rues, les moustachus au grand chapeau noir, les charrettes bourrées de marmaille et de musiciens... «Ce sont des Ţigani» me précisa, un jour, un ami qui semblait me plaindre de tant de naïveté. Les tensions ''Romano-Rroms'', représentent toujours une réalité sociale. Je n'aborderai pas le sujet. Je connais trop peu le monde Rrom et laisse les spécialistes en parler. Je me permets cependant de terminer ce billet avec un extrait tiré du texte de M. HOULIAT Bernard1. Légendes multiples et farfelues, elles entretiennent le mélange de crainte et de fascination que l'on a pour les Rroms.


« Les ancêtres des Rroms ont libérés le soleil que les dragons séquestraient quelque part au bout du monde. Grâce à eux, l’humanité reçut de la lumière. Peut-être les Rroms sont-ils venus de la Lune ou ont-ils débarqué d’un météore ? A moins qu’ils ne soient le fruit des amours d’Adam avec une autre femme, qu’il aurait connue bien avant Eve et le péché originel.

Ils sont aussi les descendants de tous les peuples dont les pas se sont un jour effacés, ces peuples-énigmes qui nourrissent l’imaginaire et les spéculations les plus loufoques. Ils sont les tribus d’Israël dont on a perdu les traces après leur captivité à Babylone, les descendants du Chur ou de Canaan, tous deux fils de Cham. Voltaire nous apprend qu’ils sont Egyptiens et les héritiers des prêtres d’Isis. Rescapés aussi de l’Atlantide et de bien d’autres contrées légendaires englouties dans des passions telluriques.
Le dénominateur commun à toutes ces légendes est que les Roms ont survécu, seuls témoins de quelque chose qui dépasse notre entendement. Voilà bien une des qualités profondes de ce peuple, affirmée au fil des siècles : la faculté de survivre.
Et s’ils ont échappé à tous ces cataclysmes, ce n’est, dit la légende, que pour expirer une faute originelle : l’un des leurs a forgé les clous de la croix du Christ. D’autres ont volé un clou de la même croix. Ce qui leur vaut d’être condamnés à l’errance et à l’abjection jusqu’à la fin des temps.
Une autre légende rapporte qu’Hérode ayant fait encerclé Jérusalem pour que l’Enfant Jésus ne puisse y pénétrer, une vieille Tsigane accepta de le faire passer en cachette dans son panier. Pour la récompenser, elle et sa descendance, Dieu permet depuis lors à tous les Tsiganes de dérober jusqu’à l’équivalent de cinq sous par jour, ce qui ne serait pas considéré comme du vol. Au dessus de cinq sous commencerait le péché.
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1Tsiganes en Roumanie, HOULIAT Bernard (Texte), SCHNECK Antoine (Photographies), Éditions du Rouergue, 1999

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